Ceci est le prologue d'un long roman en construction. Qu'en pensez-vous ?
Prologue
LE MANCHOT
Il ignorait par où commencer, et à dire vrai, il s’imaginait bien rester allongé là où il avait atterri, le corps en petits morceaux, regardant les nuages voyager. Le ciel de midi n’était bien sûr pas plus traversé de traînées blanches et vaporeuses qu’il ne lui restait de bras gauche, mais pour la beauté de la scène, il se dit qu’il pouvait se permettre quelques instants de laisser-aller romantique.
Il tourna les yeux vers la plaie osseuse qui avait été son coude. C’était sans doute la première fois qu’il voyait son corps de manière aussi intime, et cette pensée le fit rire, puis il cracha une bulle de sang caillé dans la poussière quand ses côtés brisées pénétrèrent un peu plus ses poumons. Il renonça à son inspection.
Et si je commençais par mourir… ? Cette idée chaude et confortable revenait à lui comme le roulement d’un tambour chaque fois que son cœur battait pour le maintenir en vie, pompant jusqu’à son terme le sang qu’il n’avait pas répandu ; encore un peu, juste encore un peu.
Que l’on sache enfin à quel point tu t’accroches, vieil homme, et montre donc à la guenon noire un dernier tour de ta façon.
Il avait parcouru assez de terres, et entendu bien assez de légendes de la bouche d’hommes à la parole déjà fuyante pour savoir que la mort, quelle que soit son apparence, empruntait toujours l’image d’une femme. Lui-même l’imaginait comme un vilain singe bossu, chevauchant une forme vaguement humaine, ou peut-être le squelette déformé d’un animal que l’on aurait tué au labour.
Son singe était une femelle ; pour certains elle revêtait la traditionnelle cape noire sur un corps affamé, ou bien elle prenait l’allure d’une déesse ricanante des anciennes religions… aux temps où croire en Dieu avait une telle importance que les hommes se massacraient entre eux pour prouver que le dieu d’en face ne valait rien. C’était avant que les magiciens ne soient brûlés vifs… avant… quand il avait encore un nom, un frère, et son bras accroché à sa place, et qu’il avait rencontré un homme dévoré par une sorte de lèpre galopante peu de temps avant qu’il n’aille embrasser sa propre guenon au grand sourire.
« Savez-vous pourquoi nous la voyons comme une femme ? » lui avait soufflé le mourant. Il avait déjà entendu ces paroles plus souvent que le lépreux n’avait connu de jours dans sa vie, mais il aimait toujours en apprendre une nouvelle version. Il s’était approché de la bouche entrouverte sans répondre, l’air vaguement intéressé. « C’est parce qu’elle vous baise à mort ! » avait crié l’homme avec un curieux rictus sur ses lèvres craquelées par la maladie.
Il avait ri de bon cœur. C’était la première fois qu’on la lui racontait, et il en riait encore quand le type était mort.
Tandis qu’il songeait à cet ancien visage décomposé, allongé sur les restes poussiéreux de la Grande Terre, il se demanda s’il avait connu depuis un autre rire aussi sincère. Avait-il seulement sourit ? Il connaissait les faux rires, les mensonges et les comédies nécessaires pour survivre… mais un éclat de rire ? Si un tel événement s’était produit depuis la parole du lépreux, il devrait s’en souvenir.
« Quelle épave faut-il être pour ne plus se rappeler son dernier sourire ? » dit-il à voix basse en inspectant ses blessures. La brûlure sur sa joue était la plus violente – en dehors de son bras qui ne semblait pas décidé à repousser – mais il était soulagé de ne pas la voir.
Marqué au rouge comme un bestiau.
Il avait la jambe droite brisée sur plusieurs niveaux et des entailles larges et suintantes à l’intérieur des cuisses. Il perdait beaucoup de sang là aussi. Sur toute la poitrine, des marques de fouet entrelacées formaient comme une étrange formule qu’il se sentait incapable de prononcer. En soulevant l’unique bras qui lui restait, il sentit nettement s’enfoncer sous la peau les pointes des barbelés dont on l’avait transpercé. Les fils étaient toujours en place quand il s’était enfui, et ils attaquaient peu à peu la chair sur le côté de son sein. Ses lèvres étaient fendues. Ses dents cassées. Il en avait avalées plusieurs.
Il prit enfin une grande inspiration, pour se prouver qu’il était toujours en vie, et ses côtes brisées lui confirmèrent qu’il ne pouvait plus respirer que par petites goulées.
Son corps était mort, pourquoi cherchait-il encore de l’air ? Il n’avait rien à manger ni à boire, rien qui puisse l’aider à se relever, ne serait-ce que pour traîner son cadavre vers un point d’eau, ou un arbre, n’importe où tant qu’il y avait de l’ombre, juste de l’ombre et un peu de fraîcheur. Tout sauf la lumière blanche et sèche du soleil qui le rendrait bientôt aveugle.
Il ne se trouvait pas dans l’un des déserts de sel qui recouvraient désormais le Vieux Continent, ni sur l’une des plaines toxiques du Sud où il était né ; il était perdu dans l’une des si nombreuses régions vides entre deux villes, traversées parfois de quelques voyageurs, de vagabonds, ou de mort-vivants tels que lui.
On pouvait survivre. Très peu de temps, mais chacun avait sa chance, et il appréciait ce genre de lieu mettant à nue la volonté de chaque homme de s’accrocher à ses derniers morceaux de vie. Il en avait d’ailleurs condamné plusieurs à l’exil dans ces terres, et lui-même y avait subsisté.
Je ne suis plus cet homme là, pensa-t-il. Aucune amertume ou tristesse dans sa gorge. Il n’avait plus la force de regretter. « En fait, je n’en ai même plus l’envie », dit-il tout haut comme pour mieux l’admettre.
Alors, le vieux manchot que l’on appelait autrefois Enoreth, le sorcier qui avait imposé le silence à une armée par son seul nom, laissa couler sur ses tempes et dans ses cheveux les quelques larmes que ni la torture ni la mort de son frère ne lui avaient arrachées.
2
Il espérait s’endormir et mourir rapidement, mais la chair brûlée de son visage le tenait à l’écart du sommeil. Le corps immobile tourné vers le ciel, Enoreth porta la main à sa bouche pour y cracher un mélange de salive et de sang. Il vit davantage de rouge que de liquide clair dans sa paume, ainsi qu’une dent gâtée qui venait de se décrocher sous l’effort, puis il appliqua la mixture sur la plaie laissée par le métal à blanc. C’était un soulagement minable, aussi efficace qu’une brise sur la peau d’un grand brûlé, mais c’était sa peau, et toute caresse valait la peine.
Il parviendrait peut-être à sommeiller juste le temps que la vilaine guenon arrive sur sa monture à l’allure presque humaine, et cette fois-ci, il la grimperait lui aussi. C’était une longue partie qu’ils menaient l’un contre l’autre, et Enoreth l’avait toujours distancée jusqu’à présent. Mais la guenon est une coureuse de fond : elle laisse à l’adversaire assez d’avance pour qu’il se pense libre et fort, qu’il prenne juste le temps d’apprécier cette vie pour laquelle il s’est battu. Puis l’homme s’épuise, il a tout donné dès le départ ; il est vieux maintenant, son corps se racornit, son esprit prend l’allure d’un fruit flétri, et il tombe à point nommé devant sa ligne d’arrivée, où la guenon l’attendait.
L’existence particulière d’Enoreth lui avait valu de rencontrer cette hystérique plus souvent que n’étaient prêts à le croire les compagnons de voyage à qui il en parlait, et il n’avait jamais plié, pas une fois, devant ces yeux fous roulants dans des orbites trop grandes.
Et aujourd’hui, c’était sans importance. Il s’en moquait. Ce n’était pas tant la douleur de son corps que la perte de son désir d’avancer qui le rendait indifférent à sa mort. Il n’avait pas souffert de blessures aussi graves lors de son errance, pas même lorsque son frère Loki lui avait percé la main gauche d’une pointe en acier pour lui apprendre à respecter la douleur d’un homme que l’on questionne, mais il s’estimait en mesure de supporter même les supplices des derniers événements. La main qui portait l’épaisse cicatrice laissée par la tige de métal avait disparu avec le reste de son bras. Il se demanda comment il avait pu accorder une telle importance à une blessure infime qui ne faisait plus partie de son être.
Non, ce qui le maintenait ainsi sur le sol, sans la moindre volonté de contenir ses hémorragies, c’était le néant des jours et des années à venir. Enoreth savait qu’il ne se relèverait que pour devenir un vagabond infirme, un rebut, un ban-skri condamné à traîner sa jambe fracturée dans les terres grises. Le voyage qu’il avait entrepris avec Loki – trois vies entières dans le passé semblait-il – s’achèverait ici, par la mort du dernier magicien. Il refusait d’abandonner cette vie pour une illusion dont il serait le seul dupe. Se nourrir, respirer, boire, marcher, dormir, et tout recommencer. Enoreth refusait de devenir cette marionnette folle qui continue de s’activer alors que plus personne ne la manipule. En cet instant, il ne comprenait que trop bien la différence entre vivre et être en vie, lui qui avait sans cesse éprouvé pleinement son plaisir d’exister et qui prenait conscience, dans la vision de son bras tranché, du vide qui s’apprêtait à l’accueillir.
Il connaissait c’est vrai de nombreuses méthodes pour cicatriser une plaie. Pour un homme tel que lui – mais pouvait-on encore le qualifier ainsi ? – ses blessures n’étaient pas mortelles. Pas s’il agissait vite, dans les prochaines minutes, en se donnant tous les moyens de se guérir. La plupart de ces soins étaient magiques et demandaient une vigilance et une énergie qu’il se sentait bien incapable de développer dans sa situation, mais il savait aussi avoir recours à la tradition, et la vieille médecine, à base de fil de couture, de lames d’acier et de sueur, lui avait souvent épargné de perdre un membre. La perte de sang était la première cause de mort, mais bien souvent les hommes mouraient de l’infection, quand une saloperie de peste ou de nouvelle vérole rendait leur peau noire et faisait pourrir les tissus.
Enoreth sentait qu’il lui restait une chance. Une seule putain de chance, impossible et stupide, mais que dans le temps il aurait tentée sans hésiter. Sauf qu’il n’en voyait plus l’intérêt, plus cette fois non… Que gagnerait-il à survivre pour ensuite affronter l’ennui des longs jours ? Après avoir tant vécu, pourquoi risquer de connaître l’étirement du temps, les heures où rien n’arrive, les années de néant toutes semblables, sans que jamais la vie ne reprenne sa course ?
Je ne veux plus, se dit-il. Plus l’envie, tout simplement, plus la force de tout recommencer. Le temps se fige quand on est immobile…
Il se mentait, et ne s’en cachait pas. De tous les dons qu’il possédait (et il en avait appris puis oubliés de quoi remplir plusieurs livres), Enoreth ne maîtrisait pas l’avenir. Son frère Loki était un sorcier puissant, sans doute le plus doué d’entre eux tous, et lui non plus ne pouvait voir les choses qui ne s’étaient pas encore produites. Tandis qu’Enoreth s’efforçait de déchiffrer ce qu’il pensait être des signes ou des présages, Loki l’observait en fumant et lui réservait un léger sourire en coin. « Tu t’imagines que le vol des oiseaux, ou la couleur du café peuvent te révéler le futur ? demandait-il calmement. Tu es un imbécile mon frère, car comment pourrais-tu entrevoir des choses qui n’existent pas ? » Enoreth avait fini par l’admettre : la divination est une chimère, puisque l’avenir n’a tout simplement pas de réalité. « C’est une idée fausse, disait Loki. Une abstraction que le présent dévore un instant après l’autre. Le futur est le mot qui désigne le présent que l’on construit peu à peu. Il n’y a rien à voir d’autre que les ténèbres. » La voix de son frère… les paroles de son frère… toujours si calme, si déterminé.
Enoreth se mentait. Il ne pouvait prétendre que plus rien ne l’attendait. Cela personne ne pouvait en décider. Une seule certitude pourtant : s’il demeurait ainsi, à laisser le soleil blanchir son squelette, son présent comme son avenir étaient joués, et par sa faute. Et après ? Cela lui paraissait une sortie tout à fait honorable.
Que je meurs, et qu’on n’en parle plus… Il éprouvait un tel soulagement à l’idée de renoncer qu’il se répéta ces mots. C’était aussi confortable qu’une gorgée de boisson sucrée, car il découvrit qu’en baissant sa garde, en abandonnant la partie, plus rien ne reposait sur lui. Sa responsabilité s’était évanouie, papillon léger qui flottille un instant dans l’air puis se brûle à la lumière du feu. Tout était désormais de la faute des autres ; il avait combattu jusqu’au bout et il avait perdu sans honte. Il voulait savourer autant que possible cette nouvelle émotion. Etre déchargé de tout, laisser le monde se poursuivre malgré son absence car le monde s’accommodait de tous les deuils… Le sorcier manchot trouvait que la lâcheté était la bienvenue et qu’il avait eu tort de ne pas s’en être servi davantage.
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Riddles in the dark...