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 incipit

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larry underwood
Pistoléro du post


Nombre de messages : 419
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MessageSujet: incipit   Ven 15 Sep 2006 - 3:07

Ceci est le prologue d'un long roman en construction. Qu'en pensez-vous ?


Prologue

LE MANCHOT



Il ignorait par où commencer, et à dire vrai, il s’imaginait bien rester allongé là où il avait atterri, le corps en petits morceaux, regardant les nuages voyager. Le ciel de midi n’était bien sûr pas plus traversé de traînées blanches et vaporeuses qu’il ne lui restait de bras gauche, mais pour la beauté de la scène, il se dit qu’il pouvait se permettre quelques instants de laisser-aller romantique.

Il tourna les yeux vers la plaie osseuse qui avait été son coude. C’était sans doute la première fois qu’il voyait son corps de manière aussi intime, et cette pensée le fit rire, puis il cracha une bulle de sang caillé dans la poussière quand ses côtés brisées pénétrèrent un peu plus ses poumons. Il renonça à son inspection.

Et si je commençais par mourir… ? Cette idée chaude et confortable revenait à lui comme le roulement d’un tambour chaque fois que son cœur battait pour le maintenir en vie, pompant jusqu’à son terme le sang qu’il n’avait pas répandu ; encore un peu, juste encore un peu. Que l’on sache enfin à quel point tu t’accroches, vieil homme, et montre donc à la guenon noire un dernier tour de ta façon.

Il avait parcouru assez de terres, et entendu bien assez de légendes de la bouche d’hommes à la parole déjà fuyante pour savoir que la mort, quelle que soit son apparence, empruntait toujours l’image d’une femme. Lui-même l’imaginait comme un vilain singe bossu, chevauchant une forme vaguement humaine, ou peut-être le squelette déformé d’un animal que l’on aurait tué au labour.

Son singe était une femelle ; pour certains elle revêtait la traditionnelle cape noire sur un corps affamé, ou bien elle prenait l’allure d’une déesse ricanante des anciennes religions… aux temps où croire en Dieu avait une telle importance que les hommes se massacraient entre eux pour prouver que le dieu d’en face ne valait rien. C’était avant que les magiciens ne soient brûlés vifs… avant… quand il avait encore un nom, un frère, et son bras accroché à sa place, et qu’il avait rencontré un homme dévoré par une sorte de lèpre galopante peu de temps avant qu’il n’aille embrasser sa propre guenon au grand sourire.

« Savez-vous pourquoi nous la voyons comme une femme ? » lui avait soufflé le mourant. Il avait déjà entendu ces paroles plus souvent que le lépreux n’avait connu de jours dans sa vie, mais il aimait toujours en apprendre une nouvelle version. Il s’était approché de la bouche entrouverte sans répondre, l’air vaguement intéressé. « C’est parce qu’elle vous baise à mort ! » avait crié l’homme avec un curieux rictus sur ses lèvres craquelées par la maladie.

Il avait ri de bon cœur. C’était la première fois qu’on la lui racontait, et il en riait encore quand le type était mort.

Tandis qu’il songeait à cet ancien visage décomposé, allongé sur les restes poussiéreux de la Grande Terre, il se demanda s’il avait connu depuis un autre rire aussi sincère. Avait-il seulement sourit ? Il connaissait les faux rires, les mensonges et les comédies nécessaires pour survivre… mais un éclat de rire ? Si un tel événement s’était produit depuis la parole du lépreux, il devrait s’en souvenir.

« Quelle épave faut-il être pour ne plus se rappeler son dernier sourire ? » dit-il à voix basse en inspectant ses blessures. La brûlure sur sa joue était la plus violente – en dehors de son bras qui ne semblait pas décidé à repousser – mais il était soulagé de ne pas la voir. Marqué au rouge comme un bestiau.

Il avait la jambe droite brisée sur plusieurs niveaux et des entailles larges et suintantes à l’intérieur des cuisses. Il perdait beaucoup de sang là aussi. Sur toute la poitrine, des marques de fouet entrelacées formaient comme une étrange formule qu’il se sentait incapable de prononcer. En soulevant l’unique bras qui lui restait, il sentit nettement s’enfoncer sous la peau les pointes des barbelés dont on l’avait transpercé. Les fils étaient toujours en place quand il s’était enfui, et ils attaquaient peu à peu la chair sur le côté de son sein. Ses lèvres étaient fendues. Ses dents cassées. Il en avait avalées plusieurs.
Il prit enfin une grande inspiration, pour se prouver qu’il était toujours en vie, et ses côtes brisées lui confirmèrent qu’il ne pouvait plus respirer que par petites goulées.

Son corps était mort, pourquoi cherchait-il encore de l’air ? Il n’avait rien à manger ni à boire, rien qui puisse l’aider à se relever, ne serait-ce que pour traîner son cadavre vers un point d’eau, ou un arbre, n’importe où tant qu’il y avait de l’ombre, juste de l’ombre et un peu de fraîcheur. Tout sauf la lumière blanche et sèche du soleil qui le rendrait bientôt aveugle.
Il ne se trouvait pas dans l’un des déserts de sel qui recouvraient désormais le Vieux Continent, ni sur l’une des plaines toxiques du Sud où il était né ; il était perdu dans l’une des si nombreuses régions vides entre deux villes, traversées parfois de quelques voyageurs, de vagabonds, ou de mort-vivants tels que lui.

On pouvait survivre. Très peu de temps, mais chacun avait sa chance, et il appréciait ce genre de lieu mettant à nue la volonté de chaque homme de s’accrocher à ses derniers morceaux de vie. Il en avait d’ailleurs condamné plusieurs à l’exil dans ces terres, et lui-même y avait subsisté.
Je ne suis plus cet homme là, pensa-t-il. Aucune amertume ou tristesse dans sa gorge. Il n’avait plus la force de regretter. « En fait, je n’en ai même plus l’envie », dit-il tout haut comme pour mieux l’admettre.
Alors, le vieux manchot que l’on appelait autrefois Enoreth, le sorcier qui avait imposé le silence à une armée par son seul nom, laissa couler sur ses tempes et dans ses cheveux les quelques larmes que ni la torture ni la mort de son frère ne lui avaient arrachées.


2


Il espérait s’endormir et mourir rapidement, mais la chair brûlée de son visage le tenait à l’écart du sommeil. Le corps immobile tourné vers le ciel, Enoreth porta la main à sa bouche pour y cracher un mélange de salive et de sang. Il vit davantage de rouge que de liquide clair dans sa paume, ainsi qu’une dent gâtée qui venait de se décrocher sous l’effort, puis il appliqua la mixture sur la plaie laissée par le métal à blanc. C’était un soulagement minable, aussi efficace qu’une brise sur la peau d’un grand brûlé, mais c’était sa peau, et toute caresse valait la peine.
Il parviendrait peut-être à sommeiller juste le temps que la vilaine guenon arrive sur sa monture à l’allure presque humaine, et cette fois-ci, il la grimperait lui aussi. C’était une longue partie qu’ils menaient l’un contre l’autre, et Enoreth l’avait toujours distancée jusqu’à présent. Mais la guenon est une coureuse de fond : elle laisse à l’adversaire assez d’avance pour qu’il se pense libre et fort, qu’il prenne juste le temps d’apprécier cette vie pour laquelle il s’est battu. Puis l’homme s’épuise, il a tout donné dès le départ ; il est vieux maintenant, son corps se racornit, son esprit prend l’allure d’un fruit flétri, et il tombe à point nommé devant sa ligne d’arrivée, où la guenon l’attendait.

L’existence particulière d’Enoreth lui avait valu de rencontrer cette hystérique plus souvent que n’étaient prêts à le croire les compagnons de voyage à qui il en parlait, et il n’avait jamais plié, pas une fois, devant ces yeux fous roulants dans des orbites trop grandes.

Et aujourd’hui, c’était sans importance. Il s’en moquait. Ce n’était pas tant la douleur de son corps que la perte de son désir d’avancer qui le rendait indifférent à sa mort. Il n’avait pas souffert de blessures aussi graves lors de son errance, pas même lorsque son frère Loki lui avait percé la main gauche d’une pointe en acier pour lui apprendre à respecter la douleur d’un homme que l’on questionne, mais il s’estimait en mesure de supporter même les supplices des derniers événements. La main qui portait l’épaisse cicatrice laissée par la tige de métal avait disparu avec le reste de son bras. Il se demanda comment il avait pu accorder une telle importance à une blessure infime qui ne faisait plus partie de son être.

Non, ce qui le maintenait ainsi sur le sol, sans la moindre volonté de contenir ses hémorragies, c’était le néant des jours et des années à venir. Enoreth savait qu’il ne se relèverait que pour devenir un vagabond infirme, un rebut, un ban-skri condamné à traîner sa jambe fracturée dans les terres grises. Le voyage qu’il avait entrepris avec Loki – trois vies entières dans le passé semblait-il – s’achèverait ici, par la mort du dernier magicien. Il refusait d’abandonner cette vie pour une illusion dont il serait le seul dupe. Se nourrir, respirer, boire, marcher, dormir, et tout recommencer. Enoreth refusait de devenir cette marionnette folle qui continue de s’activer alors que plus personne ne la manipule. En cet instant, il ne comprenait que trop bien la différence entre vivre et être en vie, lui qui avait sans cesse éprouvé pleinement son plaisir d’exister et qui prenait conscience, dans la vision de son bras tranché, du vide qui s’apprêtait à l’accueillir.

Il connaissait c’est vrai de nombreuses méthodes pour cicatriser une plaie. Pour un homme tel que lui – mais pouvait-on encore le qualifier ainsi ? – ses blessures n’étaient pas mortelles. Pas s’il agissait vite, dans les prochaines minutes, en se donnant tous les moyens de se guérir. La plupart de ces soins étaient magiques et demandaient une vigilance et une énergie qu’il se sentait bien incapable de développer dans sa situation, mais il savait aussi avoir recours à la tradition, et la vieille médecine, à base de fil de couture, de lames d’acier et de sueur, lui avait souvent épargné de perdre un membre. La perte de sang était la première cause de mort, mais bien souvent les hommes mouraient de l’infection, quand une saloperie de peste ou de nouvelle vérole rendait leur peau noire et faisait pourrir les tissus.

Enoreth sentait qu’il lui restait une chance. Une seule putain de chance, impossible et stupide, mais que dans le temps il aurait tentée sans hésiter. Sauf qu’il n’en voyait plus l’intérêt, plus cette fois non… Que gagnerait-il à survivre pour ensuite affronter l’ennui des longs jours ? Après avoir tant vécu, pourquoi risquer de connaître l’étirement du temps, les heures où rien n’arrive, les années de néant toutes semblables, sans que jamais la vie ne reprenne sa course ?
Je ne veux plus, se dit-il. Plus l’envie, tout simplement, plus la force de tout recommencer. Le temps se fige quand on est immobile…
Il se mentait, et ne s’en cachait pas. De tous les dons qu’il possédait (et il en avait appris puis oubliés de quoi remplir plusieurs livres), Enoreth ne maîtrisait pas l’avenir. Son frère Loki était un sorcier puissant, sans doute le plus doué d’entre eux tous, et lui non plus ne pouvait voir les choses qui ne s’étaient pas encore produites. Tandis qu’Enoreth s’efforçait de déchiffrer ce qu’il pensait être des signes ou des présages, Loki l’observait en fumant et lui réservait un léger sourire en coin. « Tu t’imagines que le vol des oiseaux, ou la couleur du café peuvent te révéler le futur ? demandait-il calmement. Tu es un imbécile mon frère, car comment pourrais-tu entrevoir des choses qui n’existent pas ? » Enoreth avait fini par l’admettre : la divination est une chimère, puisque l’avenir n’a tout simplement pas de réalité. « C’est une idée fausse, disait Loki. Une abstraction que le présent dévore un instant après l’autre. Le futur est le mot qui désigne le présent que l’on construit peu à peu. Il n’y a rien à voir d’autre que les ténèbres. » La voix de son frère… les paroles de son frère… toujours si calme, si déterminé.

Enoreth se mentait. Il ne pouvait prétendre que plus rien ne l’attendait. Cela personne ne pouvait en décider. Une seule certitude pourtant : s’il demeurait ainsi, à laisser le soleil blanchir son squelette, son présent comme son avenir étaient joués, et par sa faute. Et après ? Cela lui paraissait une sortie tout à fait honorable.
Que je meurs, et qu’on n’en parle plus…

Il éprouvait un tel soulagement à l’idée de renoncer qu’il se répéta ces mots. C’était aussi confortable qu’une gorgée de boisson sucrée, car il découvrit qu’en baissant sa garde, en abandonnant la partie, plus rien ne reposait sur lui. Sa responsabilité s’était évanouie, papillon léger qui flottille un instant dans l’air puis se brûle à la lumière du feu. Tout était désormais de la faute des autres ; il avait combattu jusqu’au bout et il avait perdu sans honte. Il voulait savourer autant que possible cette nouvelle émotion. Etre déchargé de tout, laisser le monde se poursuivre malgré son absence car le monde s’accommodait de tous les deuils… Le sorcier manchot trouvait que la lâcheté était la bienvenue et qu’il avait eu tort de ne pas s’en être servi davantage.
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larry underwood
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MessageSujet: Re: incipit   Dim 17 Sep 2006 - 1:15

Ben y vous plaît pas mon texte ? Aaaaaaah vous voulez la suite en fait, sacripands... !
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Ben Mears
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MessageSujet: Re: incipit   Mar 19 Sep 2006 - 5:30

Moi, ça me plait assez. J'ai envie de connaître la suite, et surtout ce qui est arrivé à ce sorcier pour se retouver dans cet état.
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runnsborg
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MessageSujet: Re: incipit   Mar 19 Sep 2006 - 8:26

Tu es un bon conteur, continues Larry, ton histoire m'intéresse. jumping38
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larry underwood
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MessageSujet: Re: incipit   Mar 19 Sep 2006 - 16:05

Ok, merci pour vos encouragements. Voici la suite et fin du prologue, pour le reste... un jour en librairie ;o).


3

« Mon histoire n’est pas finie. »
Ces mots ; sur les lèvres de Mya. La seule femme qui l’avait trouvé beau. Ces mots dans sa gorge au moment de sa mort, à plusieurs vies de là, loin derrière lui… C’est elle qui les avait prononcés. Elle était très calme, les yeux ouverts, ses mains presque trop fragiles posées sur sa poitrine. Elle souriait et il l’avait regardée mourir, quand personne ne pouvait plus la sauver. Depuis quand n’avait-il pas pensé éveillé à Mya, la petite femme aux cheveux noirs ? Etait-elle morte avant ou après sa rencontre avec le lépreux rigolard ?

Son parfum se composa dans son esprit. Il pouvait la sentir, elle toute entière, l’odeur de sa peau, de son linge, l’odeur de ses doigts et de ses jambes, de son ventre et de son cœur. Mya s’était sacrifiée pour sa cause et celle de Loki, pour la cause des magiciens et de leur grand œuvre. Ils l’avaient tous laissée mourir, parce qu’elle l’avait choisie.
Sauf qu’elle n’a jamais eu le choix, pensa Enoreth. Elle l’avait mieux compris que nous tous. Ses yeux étaient vifs et sincères. Elle est morte pour moi. Afin que moi je n’ai plus à choisir.

Etait-ce bien nécessaire de songer maintenant à une si vieille histoire ? Le corps de Mya s’était depuis longtemps confondu avec la terre dans laquelle ils l’avaient déposé. Du passé son regard, du passé sa voix… mais toujours présents et si durs dans le souvenir. La fleur qu’elle lui avait offerte s’était égarée en chemin. Peut-être avait-il un jour marché dessus, qui peut le dire ? La mort viendrait bientôt emporter ces pensées inutiles ; autant ne pas gâcher la paix qu’il avait payée de son bras amputé.

Le manchot ressentait des morsures le long de sa jambe. De fines piqûres irritantes, moins vives que les lacérations du fouet mais assez désagréables pour l’empêcher à nouveau de s’endormir. Cela chauffait de plus en plus. Il frotta ses mollets l’un contre l’autre et sentit se déplacer les os brisés de sa jambe droite qui s’entrechoquaient. La douleur le transperça depuis le bas du corps jusqu’au cerveau. Les morsures pouvaient bien attendre s’il devait subir ça une seconde fois. Il voulait comprendre malgré tout quelle blessure lui avait échappé lors de son rapide bilan. Il souleva la tête, le menton collé contre le haut de son torse, et découvrit les milliers de fourmis rousses qui attaquaient lentement la chair de ses jambes.

Elles avaient progressé vers lui en silence et s’apprêtaient à le dévorer, comme la charogne d’un animal si décharné qu’on l’a laissé pourrir sur place sans même chercher à le manger. Il détestait les insectes, leur multitude rampante. C’était à la fois grotesque et effrayant. Les longues colonnes de fourmis faisaient la liaison entre sa peau – qu’elles emportaient morceaux par morceaux – et plusieurs amas faits de poussière et d’herbe jaunie qu’il avait d’abord pris pour le terrier d’un petit rongeur souterrain.

Il devait s’éloigner. La mort lui semblait de bien meilleure compagnie que les morsures de ces insectes dégénérés, dont certaines atteignaient la taille d’un petit rat de navire. La nature n’aurait jamais laissé se développer une vermine aussi nuisible : ce ne pouvait être qu’une mutation provoquée par la science des hommes de l’ancien temps. Enoreth ne demandait qu’à partir en silence et la grouille répugnante qui le parcourait était en train de lui voler sa dernière aventure. Il prit appui sur son bras droit pour se soulever et se retourner sur le ventre. Son flanc gauche suivit le mouvement, mais il n’avait pas la force de se rétablir ; le moignon de son coude atterrit dans la poussière brûlante et il s’évanouit.


4

Une fourmi obèse et débile qui venait de s’introduire dans sa narine déclencha un éternuement et il reprit connaissance. La mutante rouge vif fût éjectée avec un flot de salive et de sang où elle resta engluée. Le soleil l’aurait bientôt consumée.

Enoreth aperçut sur le sol droit devant lui ce qui allait lui sauver la vie. Il aurait pu demeurer allongé sur le dos jusqu’à ce qu’il meure enfin sans savoir qu’un argousier projetait son ombre à une vingtaine de mètres de sa bouche. De là où il le regardait, l’arbre était aussi malade et mort que lui, mais la chaleur déformait toute sa vision, et il était bien possible que l’argousier porte encore quelques fruits. Un seul même suffirait. Juste un fruit, aux propriétés magiques pour qui savait l’utiliser. Enoreth connaissait cette médecine : mais il ignorait comment ramper aussi loin quand tout son corps n’était plus qu’une plaie.

Un mètre à la fois… C’était la voix de son frère, bien sûr. Jamais de sarcasme ni de cynisme dans les paroles de Loki. Il estimait que parler était une activité bien trop dangereuse pour se permettre de gaspiller ses mots en remarques inutiles. Un mètre à la fois, évidemment. La seule méthode pour avancer.
Je croyais que tu avais choisi d’en rester là ? pensait-il en voyant l’arbre qui lui paraissait décidemment bien trop maigre et trop blanc pour être autre chose qu’un vestige brûlé. Un arbre qui n’a pas encore réalisé qu’il est mort et dont les racines ont disparu, mais qui reste debout, espérant peut-être une averse, ou même la mousson… Tout comme lui, finalement. Enoreth n’avait pas le moindre doute quant à sa mort imminente, mais en son cœur il sentait l’increvable fierté qui l’avait porté depuis la maison de son père jusqu’à ce tombeau désert.

Il s’était battu pour sa vie, toujours. Les compagnons qui croisaient sa route autrefois n’étaient que des ombres dont certaines laissaient une trace plus nette dans son souvenir, mais lui, debout quoiqu’il en coûte, avait franchi chaque mètre qui s’ouvrait sous ses pas. En avant, toujours en avant… La mort de Nalya ne l’avait pas fait plier, encore moins celle de Loki. Ils n’étaient plus que des restes d’épave déposés sur la rive par le ressac, et il ne voyait pas à quoi bon les pleurer. Les gens meurent et nous quittent, et l’on demeure seul, parce qu’il faut que quelqu’un poursuive le voyage. Personne n’est témoin des victoires que l’on remporte sur soi-même, et personne d’ailleurs n’y accorderait d’importance.

Alors ce ne sera que pour moi, se dit Enoreth en crachant un nouveau caillot de sang. Ni pour le sacrifice de Mya, ni pour la mort de mon peuple… je me fous de tous ces gens et je me fous de mon bras, de la douleur et de ces putains de fourmis qui me rampent dessus… juste pour moi, bordel de merde !
Il avait crié sa dernière phrase. Le juron : le mot qui possède plus de pouvoir et de volonté que nul autre. Quand on jure, c’est qu’on est en vie.

Enoreth tendit le bras et enfonça tant qu’il put dans la terre sèche ses doigts repliés en forme de serre. Il savait que l’os de son moignon devrait traîner sur le sol et sans doute même se frotter aux arrêtes coupantes des pierres. Il savait que la douleur serait ignoble et qu’il pouvait s’évanouir pour de bon. Mais il se souleva sur le coude et se mit à ramper. Car après tout, c’était une façon comme une autre de passer le temps.

La grosse fourmi encore prisonnière de son glaviot éclata sous son poids, et il sentit avec satisfaction la carapace se rompre tandis qu’un liquide chaud se répandait sur son ventre. Et bien qu’il ne devait jamais se souvenir de cet épisode, il atteignit tant bien que mal l’ombre de l’argousier et son histoire continua.


5

De toutes les espèces végétales, l’argousier ne faisait pas partie des plus rares mais elle était de loin la plus tenace. En dehors de la chienlit capable de survivre en tous milieux, c’était la seule plante qui se développait en conditions aussi extrêmes, et un grand nombre de voyageurs égarés ne devaient souvent de survivre qu’à la chair de ses fruits. L’argousier était un arbre sec et solitaire qui faisait partie du cycle de reproduction des grands aigles chauves, dont la femelle se frottait aux branches afin de signaler au mâle sa présence sur son territoire, et emportait ainsi avec elle les germes du prochain argousier. Cette particularité écologique expliquait pourquoi l’arbre germait toujours seul et en terrain insolite, telle que cette zone rocheuse où Enoreth avait atterri. Les racines de l’argousier avaient la capacité de s’allonger au point d’atteindre une dizaine de fois la longueur de l’arbre lui-même, récupérant chaque trace d’humidité sur toute la profondeur qu’elles parcouraient.

Elles étaient également comestibles, mais très peu connaissaient ce détail ou l’avaient oublié. Enoreth le savait. Allongé sur le ventre, il dégageait le cœur de la racine de son ancienne écorce desséchée, et croquait dans la chair blanche et rugueuse au goût amer. C’était bien maigre et insuffisant pour lui redonner la moindre force, mais il ne cherchait qu’à sentir dans sa bouche la présence de la nourriture. De quelque chose de réel qui lui permette de se concentrer.

Il avait perdu bien trop de sang, et même les sorciers, malgré leur longue expérience, ne pouvaient se vider ainsi. Le fruit de l’argousier lui permettrait de se guérir provisoirement, s’il parvenait à en faire tomber un. Rien n’aurait été plus efficace que de croquer un cœur de capucine, la fleur des dragons, mais celle que lui avait offerte Mya s’était perdue et leur amour avec elle. Leur promesse de n’utiliser la capucine qu’en ultime recours avait transformé peu à peu la fleur en relique dont ils regretteraient finalement de ne pas avoir profité.

L’ancienne comptine lui revint aux lèvres tandis qu’il refermait la main sur une pierre : « La capucine allonge le bras au-dessus de l’eau. Elle veut danser, danser avec sa sœur noire, dans le soleil… » Le plus vieux poème qu’il ait jamais connu… Sans doute le chantait-on déjà avant qu’il ne traîne son ombre de sorcier voûté dans toutes les ruelles de ce monde. Le chant d’amour des hommes à la fleur des dragons.
Il visa en tremblant le fruit qui pendait à la branche la plus basse de l’argousier, sachant qu’il n’aurait pas la force d’aller rechercher la pierre s’il manquait son coup. Le fruit (« un arbrigot… Loki les appelait arbrigot… ») semblait tout aussi mort que le vieil arbre. Pour autant qu’il sache, ce pouvait être aussi bien un arbrigot sec et racorni qu’une méthode de défense pour éviter qu’on ne le cueille. Il le saurait bien assez tôt.
Son bras tremblait horriblement, comme un feuillage balayé par une bourrasque. Il lança la pierre et attendit. « La nuit seule interrompt la danse, la danse de la capucine… » L’arbrigot reçu le caillou de côté et ne se décrocha pas. Il se balança quelques instants, hésitant à se séparer de sa branche, et enfin tomba dans un bruit mat. Enoreth se sentit soudain moins seul.


6

Tout d’abord, son bras. Ce qu’il en restait du moins.
Il jeta un œil au paquet de veines et de ligaments déchirés et couverts de sable qui entouraient le cercle blanc de son os.
L’arbrigot présentait une épaisse couche de chair comestible abritant un cœur tendre fait d’une pâte collante et sucrée aux propriétés étranges. En outre, c’était un fruit sans pépins.
Il croqua l’enveloppe extérieure, perdit une nouvelle dent qui resta coincée dans la peau du fruit et laissa couler le jus laiteux dans sa bouche. Le goût lui rappela celui de l’amande et de la vanille, bien qu’il n’eût jamais mangé ni de l’une ni de l’autre. C’était bon. C’était de la nourriture.

La chair compacte du fruit lui servirait pour soigner ses blessures. Il en mastiqua longtemps un morceau afin de le ramollir et de se préparer un emplâtre de fortune. C’est avec ce remède que Loki avait stoppé l’hémorragie de sa main transpercée… sa main gauche dont il ignorait désormais en quel désert ou en quel estomac d’animal errant elle pouvait se trouver. Il étala la bouillie blanche sur les longues coupures qui sillonnaient l’intérieur de ses cuisses. Les vertus apaisantes de l’arbrigot arrêtèrent le saignement, et déjà les plaies travaillaient à se refermer. Pour les marques encore brûlantes du fouet et les fils barbelés qui lui arrachaient la peau, il verrait plus tard. Il avait connu pire.

La dernière bouchée d’emplâtre servit à atténuer la douleur de sa joue marquée au fer. Il en déposa une couche généreuse sans chercher à la faire pénétrer. La mixture agirait d’elle-même, laissant apparaître d’ici peu sous la peau brûlée et boursouflée le sigle de celui qui l’avait torturé. Une fleur de Lys ornée de trois croissants de lune. La marque de son ennemi, qui l’avait vaincu.
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larry underwood
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MessageSujet: Re: incipit   Mar 19 Sep 2006 - 16:08

7

La première leçon qu’un sorcier reçoit de son maître, c’est de ne jamais pratiquer un sort sans être en parfaite condition physique. La magie requiert d’importantes réserves, et épuise celui qui l’utilise, parfois même au point de le tuer. La seconde leçon, que le sorcier découvre seul, c’est qu’il sera souvent amené à transgresser cette règle. Si les sorciers ont disparu au cours des nombreux âges de ce monde, ils le doivent en grande partie à leur arrogance.

Enoreth ne souhaitait pas plus qu’un autre s’écarter des préceptes que son frère et de nombreux maîtres avant lui avaient tenté de lui apprendre. Mais il fallait être aveugle ou incroyablement stupide pour ne pas admettre que le choix avait disparu en même temps que son bras.
Alors vas-y, se dit-il en contemplant un nœud de bois dans la racine de l’argousier. On va bien voir ce que tu vaux, vieil homme… Et le sorcier, qui avait un jour enchanté une forêt entière pour séduire la femme qu’il aimait, concentra ce qu’il pouvait encore bien rassembler au bout de ses doigts. Une flamme bleutée mince et fragile comme un baiser volé jaillit de sa main et vint enlacer la racine qu’elle se mit à caresser et à réchauffer. Le bois ne brûlait pas ; le sortilège d’Enoreth venait de le ranimer. Lorsqu’il vit le nœud se détendre et commencer à battre de manière régulière, il l’arracha du reste de l’arbre, d’un seul essai, et parla calmement au morceau de bois dans une langue grave venue du fond de la gorge. La racine se tortillait entre ses doigts. Il dû l’apaiser en lui expliquant ce qu’il attendait d’elle. Aide-moi…

Enoreth enfonça alors profondément le morceau de bois vivant dans son moignon, aussi loin que la douleur l’y autorisa. La rencontre entre la racine et son os déclencha une série d’éclairs dans son crâne. Les fibres végétales se lancèrent dans la recomposition de ses tissus, se liant aux vaisseaux sanguins et pénétrant dans la chair. La racine vivait et se nourrissait des restes de son bras tandis qu’elle formait une couche de protection solide sur toute la surface de la blessure. Il sentait les tiges de bois grandir sous sa peau, renforcer les muscles et consolider son os. Il n’avait plus mal. Les excroissances de sa prothèse de fortune gagnaient déjà le haut du bras et recouvraient la majeure partie de son épaule.
« Assez ! » ordonna Enoreth, mais les fines branches menaçaient de grimper le long de son cou. De sa main droite il lança un jet de flammes – orangées cette fois-ci – contre ce lierre envahissant, et les pousses de son cou et de l’épaule se résorbèrent.

Il lui faudrait surveiller de près cet allié qu’il avait greffé à son propre corps. Les végétaux sont des êtres fiers et difficilement contrôlables ; même enchantés, certains restent dangereux. L’état dans lequel Enoreth avait lancé son sortilège ne lui garantissait aucune emprise fiable sur le greffon.

Je garde un œil sur toi, compagnon… de tous ceux que j’ai rencontrés, tu n’es pas le plus étrange, crois-le bien.

La créature qui avait été autrefois son bras se contentait de pulser de façon régulière, comme la respiration lente et chaude d’un monstre en hibernation.

« Puisqu’il semble que ce ne soit pas encore pour cette fois, j’aimerais autant que tu ne me pourrisses pas les jours qui viennent » lui dit Enoreth sans prendre conscience de ne pas avoir ouvert les lèvres.
Il s’endormit. Et comme chaque fois, il rêva de Mya et de la fleur qu’il avait perdue.

A l’aube, très étonné de se découvrir toujours en vie, il tourna le dos aux éclats blancs et capricieux du lever de soleil et se mit en route.
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incipit
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